Après F-CONNEXION…

FFF est une sculpture numérique, dynamique et collective. Celle-ci est composée de plusieurs surfaces qui s'accumuleront pendant le temps de son exposition (ArTICland, Espace Larith, Chambéry / Vidéoformes 2017, Clermont-Ferrand). Le maillage de ces surfaces est généré à partir des données personnelles qu'un observateur-participant nous autorise à glaner sur son mur Facebook, à travers une application dédiée.

Historique

F-CONNEXION a été développé dans sa version 1.0 en 2015. Cette œuvre, s'inscrivant dans la lignée des problématiques d'U-rss et engageant l'espace physique (comme nous avions pu le faire avec l'application Le Jardin des Délices), peut être résumé ainsi :

F-CONNEXION propose la coexistence simultanée d'une lettre imprimée (réalisée en trois exemplaires) envoyée par La Poste, re-présentée (®-présentée ?) également (mais d'une autre façon grâce à Google Earth) sur NOS propres « réseaux d'amis » entretenus sur Facebook. Chaque lettre fait écho, dans un certain sens, à la célèbre expérience menée par Marcel Duchamp autour des 3 stoppages-étalon. Mesurant exactement un mètre, chacune d'entre elles va parcourir — à travers dix destinations hypothétiques — une portion en zigzag de la surface terrestre, donc plusieurs milliers de kilomètres. Mais personne ne connait exactement par où celles-ci vont transiter puisque chaque personne qui la reçoit doit imaginer, négocier et donc cartographier dans son propre réseau, LE nouveau destinataire potentiel de cette lettre.

Veyrat, Marc (2015). « F-CONNEXION : pour une stratégie de POSTCOLLECTION » In: Collecter Cataloguer Cartographier : pratiques de l'archivage numérique. Conférence at PUSE 2016, IRAM, Saint-Etienne.

Consistant en la transmission de lettres par voie postale où chaque destinataire, par son intervention, modifiait l'aspect visuelle de l'œuvre, le protocole général de F-CONNEXION joue sur trois vecteurs :

Motivations

Un programme est une territorialisation, il correspond à la création d'une expérience algorithmique qu'il distingue d'autres en fonction des métriques qu'il emploie à l'arpentage de l'information. Après que F-CONNEXION s'est déployé sur et par les contingences du territoire physique, très vite s'est posée la question de déployer un processus équivalent à l'épreuve des automates et de l'espace réticulaire, dans le territoire machinique. La question étant de savoir comment échapper à la re-production, c'est-à-dire : à la simulation artificielle, sur Internet, de la mécanique physique employée avec F-CONNEXION. Ne pas ralentir pour émuler la lenteur, ne pas détériorer l'intégrité de l'information pour simuler la perte et ne pas confondre la carte et le territoire.

Pour se faire, nous devions donc changer de référent. Avec FFF, il ne s'agit plus de parler de transmission symbolique à l'échelle de la Terre et d'impliquer le corps biologique dans la composition de l'œuvre, mais de faire monde en insérant la multiplicité des manières de se mesurer au Web comme autant de processus corporels. Ceci implique qu'aucun symbole particulier ne soit retenu comme terrain d'inscription des traces. L'espace initial de FFF est donc incorporel, il ne contient rien d'autre que des coefficients d'art visant à compiler en un seul mouvement ce que F-CONNEXION entend en termes d'informations, de transmissions et de traces.

Ces dernière années, le Web s'est transformé de manière conséquente. Ses caractéristiques initiales d'espace plat, sans distance, auto-géré et sans hiérarchie ont vu naître des centres ou des foyers pesant de manière significative sur la maillage du réseau et la gouvernance d'Internet. Le succès phénoménal de Facebook comme interface de contact avec plus d'un milliard d'individus constitue le territoire problématique de FFF car nulle part pourtant, ne semble être autant nié le processus d'individuation par la machine : tous les murs se ressemblent, les mêmes unités d'interface sont employés partout à l'interaction avec notre cercle d'amis, les mêmes algorithmes filtrent ce que nous y voyons et les mêmes concepts agissent au design universel voulu par Facebook : capitaliser notre attention.

Aussi, comme élément de cette sculpture collective, la surface générée par FFF agit par des processus de mise à l'échelle cristallisant en un cliché (un étant-données) les vecteurs par lesquels se singularisent notre appropriation d'un collectif par le réseau. Ici, mettre à l'échelle signifie : intégrer à la géométrie de la surface (où chaque point représente une publication) des rapports à son milieu d'émergence, celles-ci impactant sa résolution, son amplitude, sa couleur, son relief, son rayon et sa rotation.

Processus

Afin de participer à FFF, il faut en faire la demande en MP à Franck Soudan. Celui-ci vous ajoutera aux testeurs de l'application et prendra alors contact avec vous. Notons au passage que nous aurions pu omettre cette étape, en demandant à ce que Facebook officialise l'application, nous accordant ainsi le droit de vous demander le droit de lire votre mur. Outre l'aspect presque infantilisant par lequel Facebook contrôle les déterritorialisations du contenu qui y est déposé (en s'assurant qu'une application demeure en conformité avec sa politique d'édition), c'est plus par choix que nous avons décidé qu'un observateur-participant potentiel devait, pour s'insérer à l'œuvre, entrer en contact direct avec ses créateurs.

La résolution

Une fois l'application autorisée par l'observateur-participant, FFF commence par interroger l'API Graph de Facebook afin d'obtenir l'identifiant de toutes ses publications. Mais ces données peuvent ne pas être toutes insérées à la surface. En effet, le nombre de points employés à sa construction est limité à 314, comme un rappel symbolique au nombre π. Le nombre Pi fait part-i de cette mise à l'échelle dans l'incompatibilité de traduire une circonférence programmée en fonction de la quadrature écranique. Si cette constante mathématique insiste sur l'être géométrique de la magnéto-sphère – la forme employée pour FFF et à la surface de laquelle tout point tend à se trouver à une distance égale des autres –, son motif est plus pragmatique : en limitant la résolution de la surface, nous optimisons l'usage des ressources informatiques nécessaires à la génération de celle-ci. Cette étape correspond à la première mise à l'échelle : celle du programme par rapport à la puissance computante de la machine et inaugure cette idée d'engager la machine comme milieu.

L'amplitude

L'aire de la surface représente la couverture temporelle de nos publications par rapport à la date de création de Facebook ; plus celle-ci est grande, plus cela signifie que notre présence à Facebook date, c'est-à-dire que l'eSPACE investit occupe une plus grande place dans la solution aqueuse de l'architecture proposée par cette plateforme propriétaire. Si bien que nous pouvons obtenir des sphères complètes pour des observateurs-participants inscrits depuis la création de Facebook. Ce second étalon marque le rapport de l'espace géométrique à la temporalité du réseau et déclare que la forme, comme espace potentiel du visible, est une donnée du temps, comme marge d'événements @-venir. Ici, l'éternel retour du présent – ce fil d'actualités, où chaque fragment d'être déposé à la surface de notre mur rend à notre historique la qualité d'un sédiment – voit l'horodatage de l'information habituellement employé à la linéarisation de notre store-i, cette fois-ci instauré au profit d'un échantillonnage du tout. Associé à l'échelle de résolution, FFF glane alors un certain nombre de publications, aléatoirement, et commence à projeter les points du maillage.

La couleur

La couleur dépend de l'heure de la journée à laquelle l'observateur-participant a généré la surface, ceci en la rapportant à la teinte du système d'encodage informatique HSL. Là encore, un jeu d'échelles est instancié entre le spectre lumineux (un rayonnement électromagnétique immatériel, une onde mesurée en termes métriques) et le temps, ici envisagé du point de vue du cycle biologique que représente une journée sur Terre. L'intention est ainsi plus cosmologique et veut marquer l'insertion de la couleur à la sculpture comme un frottement entre divers plans de perception de la lumière, à la fois extra-terrestre, écranique et coporelle.

Le relief

Les surfaces sont ®-CRÉÉES. Chaque point du maillage se voit effectivement donné un relief par rapport à la quantité de réactions suscitée par la publication qu'il représente. Ce relief varie de ± 1/10 è le rayon de la magnéto-sphère. L'étalon quantitatif de votre notoriété (nombre de mentions « j'aime » et commentaires) est ainsi retranché par cette égalisation commune à toutes les surfaces. Nous ne posons pas une constante d'excroissance multipliée par la quantité de réactions, mais distribuons la profondeur des points sur une échelle contrainte par rapport à un maximum et un minimum que vos informations seules déterminent. FFF n'est donc pas une visualisation de données en ce que nulle part nous cherchons à qualifier visuellement le contenu des publications, leurs sens et la quantité d'interactions que celles-ci engendrent auprès de votre réseau.

Le rayon et la rotation

Si les surfaces ne présentent pas la même ampleur, c'est que le rayon de la magnéto-sphère virtuelle employée à la projection des points dépend de la résolution de l'écran. Celle-ci est égale à φ-1 la quantité de pixels disponibles à l'écran, où φ correspond au nombre d'or. Une fois de plus, le dispositif de vision affecte la génération de la surface, cette mise à l'échelle rendant à la sculpture collective son aspect en pelure d'oignons non-uniforme, laissant ça et là apparaître des surfaces s'enlaçant à d'autres. FFF est une œuvre interactive, mais les interactions y sont donc essentiellement machiniques. Un seul paramètre d'interaction humaine est retenu et correspond à la capture du point de vue sous lequel l'observateur-participant observe la génération. Ce triplet représente l'angle XYZ de la caméra et est reporté sur la rotation de sa surface dans la sculpture collective.

Certification

L'ensemble des paramètres précédents sculptent donc la forme visuelle de FFF, et chacun d'entre ces derniers reportent un coefficient plastique extrait des interfaces et des machines. Ces paramètres composent à la fois les éléments et les forces qui actualisent une proposition artistique oscillant entre la sculpture et la cartographie. Comme ensemble d'événements, l'émergence de la surface dure une certaine période qui est elle-même mesurée et reportée, en dernière instance, à la fin de la génération. Ce temps de repos voit le bulbe central – ce signe marquant le foyer (de Facebook, du programme, des formules de géométrie sphérique, etc…) d'où la sculpture cherche à s'extraire – enflé progressivement jusqu'à l'inscription définitive de l'équivalent discret de la surface dans une base de données. Ce temps relève donc d'une durée machinique reportée en pure contemplation de la computation impliquée dans FFF, notamment pour le calcul permanent du mouvement des points à la surface de la magnéto-sphère. L'implication de cette période à la déformation de la surface insistant une fois encore sur le décalage opéré par FFF par rapport aux enjeux de la visualisation de données.

À l'issue de ce repos, le cliché définitif de la contribution est donc enregistrée sur le serveur U-rss. En contre-partie de sa participation, nous rétribuons l'observateur-participant d'un certificat, une image horodatant sa participation et creusant encore plus l'affiliation de F-CONNEXION et FFF avec les enjeux des 3 stoppages-étalon de Marcel Duchamp. Effectivement, cette image est un stoppage de par la manière dont sa taille fixe de 1000 pixels de côté découpe les étalonnages de la génération. Le fond du certificat est composé d'un extrait des données utilisées pour créer la surface sous forme d'identifiants : la publication sur fond blanc étant suivi des identifiants des utilisateurs ayant réagi à celle-ci. L'algorithme de rastérisation n'étant pas le même que celui de l'application ; la surface fixée étant désormais encodée sous formes de triplets de points 3D (un triplet composant une face) ; la projection des points sur cette fenêtre fixe de l'image délivrent donc des résultats foncièrement différents, débordant le cadre ou recouvrant parfois entièrement le fond.

Le certificat FFF, à l'image de celui produit pendant la crémation (LUX-U-®,-(i_RIP®) de l'application LUX-U-®-)i, est un intermédiateur entre le monde de la machine et notre corps affecté par ces technologies numériques. C'est le passeur qui fait avancer la barque dans le flux. Il s'apparente également à cette distance in/franchissable qui sépare les réseaux sociaux et les lettres de F-CONNEXION, dans leurs mouvements hétérogènes (utilisés pour déplacer les lettres et rendre compte de ces mêmes déplacements). Ces certificats sont des objets témoins, des cartes d'identité de nos relations machiniques. La certification marque ainsi l'irruption de l'en-dedans vers le dehors (l'au-delà). C'est également ce qui ®-LIE singulièrement nos deux pratiques : celle d'une sculpture du programme confrontée à celle d'une mise sur l'aplat-NET.

Carole Brandon, artiste et enseignante du département Communication / Hypermédia de l'Université de Savoie, nous aura également fait part de cette relation entre le certificat comme cliché d'une forme processuelle et la volonté, peut-être, de se marquer quelque part une trace de tout ce qui s'échappe de nous par les flux. Dans une perspective encore plus corporelle, elle le rapproche ainsi du tatouage :

Le certificat nous atteste un tissu de peau, une surface corporelle, une cellule ADN unique, indécollable du système qui l'habite (Facebook) et indissociable du système qui le génère (l'œuvre). Elle ne rend pas visible qui nous sommes et ce que nous faisons sur le réseau social, elle colle définitivement l'espace de Facebook à notre être. Désormais indissociable, notre certificat agit comme un tatouage. De la même manière que chaque destinataire, chaque trace sur les lettres, chaque passage de frontière, marquent définitivement un réseau dont l'espace physique ne pourra plus être séparé ici du réseau qu'il construit.

En définitive, le certificat joue le même rôle dans le processus de FFF que les plaques de bleu Prusse dans l'expérimentation de Duchamp. C'est-à-dire qu'il accueille et fixe l'événement artistique (un volume temporel entendu comme champ d'énergies incorporelles), mais ceci avec un retard des rendez-vous instantanés que contractent la génération de la surface, entre la machine, les données et l'observateur-participant. Il ne s'agit donc pas d'extraire le fragment individuel du collectif sculpté, mais d'en imprimer l'en-dehors conceptuel, ce en quoi chaque surface, de par les énergies singulières qu'elle ensère, se tient non seulement à l'écart des autres, mais relève elle-même d'une autre dimension. Aussi, alors que la surface tri-dimensionnelle se gonfle à mesure qu'elle rencontre les vecteurs de force du milieu computant, le certificat procède par un transfert, une compression de ces mêmes forces vives ; comme si ce réel-artificiel de la sculpture collective se vidait sur une épreuve photographique à deux dimensions. Ce tatouage déborde ou recouvre donc sa peau, et achoppe finalement cette volonté de libération des données (de leurs normes de lecture et de leurs étalons de mesure) permanente dans tout FFF.